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Ayrault a un avocat…

J’ai reçu un mail, suite à mon article d’hier sur la « party » offerte à des enfants pauvres par notre professeur d’allemand déguisé en premier sinistre. Ce mail est agréable du fait qu’il prouve qu’hier, au moins un lecteur s’est donné la peine de lire mon article jusqu’à son terme. Par ailleurs, il est désagréable par son contenu, non pas que la personne m’ait mal traité ou insulté, que sais-je, non, simplement parce qu’il me montre que ce que j’écris peut être compris de différentes manières, parfois opposées au sens auquel je pensais.

 

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Bien évidemment, je sais depuis déjà quelques temps que nous n’avons pas tous les mêmes cultures, les mêmes instructions, les mêmes valeurs et c’est ce qui enrichit la société. Mais, je suis toujours surpris de voir que, parfois, de tels fossés peuvent exister dans la compréhension des choses, des évènements, des situations voire des émotions. Mon lecteur, que je remercie vivement de s’être ouvert de son point de vue, me fait part de son impression après sa lecture. Il me demande si ma colère n’est pas excessive envers ceux qui consacrent leurs vies aux autres, pour ceux qui prennent le risque de se montrer, de prendre des responsabilités, ô combien lourdes et difficiles à assumer, de sacrifier même pour certains leurs vies privées et leur intimité. Il pense que mon ire est injustifiée au niveau où elle se trouve et que, peut-être, un peu plus de compassion vis-à-vis de nos gouvernants serait nécessaire pour continuer d’en avoir.

Question intéressante qui touche aux motivations de nos personnels politiques et de celles de ceux qu’ils sont supposés défendre, que ce soit avant ou après avoir voté. Vaste sujet mais si riche, la téléologie qu’elle induit pourrait effrayer tout un chacun mais pourquoi ne pas s’y risquer, bonne ou mauvaise surprise, la finalité réelle de nos dirigeants, lorsqu’ils souhaitent avoir le pouvoir, afin de nous guider vers un futur espéré meilleur, n’est-elle pas finalement la meilleure manière de les comprendre.

 

De prime abord, il est nécessaire de définir quelle est la source de la motivation, ses racines. Il me semble vous l’avoir déjà dit mais cela ne coûte rien de revenir des fondamentaux. Au début de ma vie adulte, vers 12 ou 13 ans (oui, j’étais très précoce) et jusque mes 35 ou 40 ans, je pensais que l’homme était né naturellement bon, et que la société l’avilissait, le rendait mauvais s’il ne se défendait pas de le devenir. Durant le basculement de la quarantaine, mon opinion évolua, surtout sur la base de mon expérience de la vie qui commençait à prendre un certain relief du fait de sa durée. Maintenant je suis d’un avis plus glorieux pour les êtres, tout en étant plus sévère en misant sur notre intégration au monde animal. Je m’explique. Je crois que nous sommes des animaux, supérieurs peut-être mais des animaux. Le fait de pouvoir imaginer des concepts, de penser, de posséder des émotions ne nous impose en rien de sortir du règne animal, nous avons simplement des capacités supérieures aux autres animaux mais notre fondement est sauvage. Notre survie personnelle et tribale prend le pas sur les autres aspects de notre définition sociétale et donc, nous sommes prêts à beaucoup de choses pour maintenir et sécuriser notre survie et celle de ceux que nous souhaitons conserver par devers nous. Il faut donc, sur ce fond bestial et rude, que les hommes s’efforcent à devenir bons et généreux. La révélation de notre humanité n’en devient que le fruit d’un long et dur travail de tolérance et d’amour de nos prochains pour convenir tous ensembles de vivre et de se développer dans une harmonie générale. Mais si ce travail volontaire et courageux n’est pas fait, nous restons au stade de la sauvagerie animale qui fait de nous des prédateurs vis-à-vis de nos congénères. C’est le difficile équilibre entre notre animalité et notre humanité qui est l’enjeu de notre société, qui peut passer de la horde de loups à la fraternité humaine dans sa plus parfaite réalisation. Partant du principe que notre fond est plutôt mauvais et que c’est à nous de le rendre meilleur, ceux qui ne feront pas cet effort seront de vulgaires brutes épaisses ne visant que leur intérêt propre et ceux de la caste à laquelle ils s’agrègent, nos hommes politiques comme nous.

 

Si au début de toute carrière politique la générosité et l’abnégation sont présentes, sont-elles pour autant acquises pour toute sa durée ? Je crois que tous les membres des partis politiques sont, à peu d’exceptions près, purs au début de leur engagement. J’en suis pratiquement convaincu. C’est la réussite, leur évolution, méritée ou non, qui vont les encourager à évoluer. A mesure que cette réussite s’impose, quels qu’en soient les moyens, la reconnaissance de cette avancée se fait plus ressentir par l’entourage au profit de la vedette naissante et couvre celui qui se détache du peloton de louanges et d’un respect certains. C’est cette adulation, cette adoration qui deviennent chaque jour un peu plus de la flagornerie, faite par ceux qui veulent profiter du train en partance pour aller aussi vers le succès où il se dirige. C’est cette dévotion, cet amour intéressé qui engendre chez les « success story makers » une vanité naissante qui devient assez rapidement une fatuité sans limite. Pour peu qu’ils deviennent élus d’une belle petite bourgade ou d’une circonscription bien placée, c’est la gloire qui commence. Si cette réussite persiste et perdure beaucoup se prennent pour de petits rois et n’imaginent même plus qu’ils peuvent perdre ce qu’ils ont pris à d’autres qui étaient comme eux. Le mal étant plus facile à réaliser que le bien, la défense de leurs intérêts propres passe vite devant la défense de ceux qui les ont portés au pinacle. C’est comme cela que la corruption entre dans les veines de ceux qui étaient purs et sains quelques années avant. Forts de ces exemples, les jeunes qui entrent dans le mouvement trouvent une source d’inspiration nouvelle, leur pureté de leurs intentions et la réussite affichée de ceux qui avaient et ont les mêmes leur démontre qu’ils peuvent aussi devenir ces petits rois, respectés, léchés et caressés.

 

C’est, très schématiquement, la façon dont les gentils du début de carrière deviennent les corrompus de sa fin. Bien sûr, il faudrait un livre pour étudier tous les points qui font que chacun peut être touché par ce type de comportement, mais je n’en ai pas le temps ni les moyens intellectuels. Je laisse à ceux qui le peuvent la joie de compléter ce semblant d’analyse comportementale de nos dirigeants.

 

Ne vous méprenez pas, nous sommes les fossoyeurs de notre république et nos hommes politiques ne sont que le reflet de ce que nous sommes nous-mêmes. Changeons et ils changeront. Mais à ce titre, j’aimerai vous faire lire le texte écrit le 1er mars 1906 par Albert Libertad que j’ai retrouvé ici… C’est donc à vous que j’adresse ce texte qui complètera mon article…

 

A bon entendeur, devenez sourd…

 

Haroun.

 

 

Le criminel

 

    C’est toi le criminel, ô Peuple, puisque c’est toi le Souverain. Tu es, il est vrai, le criminel inconscient et naïf. Tu votes et tu ne vois pas que tu es ta propre victime.

 

    Pourtant n’as-tu pas encore assez expérimenté que les députés, qui promettent de te défendre, comme tous les gouvernements du monde présent et passé, sont des menteurs et des impuissants ?

 

    Tu le sais et tu t’en plains ! Tu le sais et tu les nommes ! Les gouvernants quels qu’ils soient, ont travaillé, travaillent et travailleront pour leurs intérêts, pour ceux de leurs castes et de leurs coteries.

 

    Où en a-t-il été et comment pourrait-il en être autrement ? Les gouvernés sont des subalternes et des exploités : en connais-tu qui ne le soient pas ?

 

    Tant que tu n’as pas compris que c’est à toi seul qu’il appartient de produire et de vivre à ta guise, tant que tu supporteras, – par crainte,- et que tu fabriqueras toi-même, – par croyance à l’autorité nécessaire,- des chefs et des directeurs, sache-le bien aussi, tes délégués et tes maîtres vivront de ton labeur et de ta niaiserie. Tu te plains de tout ! Mais n’est-ce pas toi l’auteur des mille plaies qui te dévorent ?

 

    Tu te plains de la police, de l’armée, de la justice, des casernes, des prisons, des administrations, des lois, des ministres, du gouvernement, des financiers, des spéculateurs, des fonctionnaires, des patrons, des prêtres, des proprios, des salaires, des chômages, du parlement, des impôts, des gabelous, des rentiers, de la cherté des vivres, des fermages et des loyers, des longues journées d’atelier et d’usine, de la maigre pitance, des privations sans nombre et de la masse infinie des iniquités sociales.

 

    Tu te plains ; mais tu veux le maintien du système où tu végètes. Tu te révoltes parfois, mais pour recommencer toujours. C’est toi qui produis tout, qui laboures et sèmes, qui forges et tisses, qui pétris et transformes, qui construis et fabriques, qui alimentes et fécondes !

 

    Pourquoi donc ne consommes-tu pas à ta faim ? Pourquoi es-tu le mal vêtu, le mal nourri, le mal abrité ? Oui, pourquoi le sans pain, le sans souliers, le sans demeure ? Pourquoi n’es-tu pas ton maître ? Pourquoi te courbes-tu, obéis-tu, sers-tu ? Pourquoi es-tu l’inférieur, l’humilié, l’offensé, le serviteur, l’esclave ?

 

    Tu élabores tout et tu ne possèdes rien ? Tout est par toi et tu n’es rien.

 

    Je me trompe. Tu es l’électeur, le votard, celui qui accepte ce qui est ; celui qui, par le bulletin de vote, sanctionne toutes ses misères ; celui qui, en votant, consacre toutes ses servitudes.

 

    Tu es le volontaire valet, le domestique aimable, le laquais, le larbin, le chien léchant le fouet, rampant devant la poigne du maître. Tu es le sergot, le geôlier et le mouchard. Tu es le bon soldat, le portier modèle, le locataire bénévole. Tu es l’employé fidèle, le serviteur dévoué, le paysan sobre, l’ouvrier résigné de ton propre esclavage. Tu es toi-même ton bourreau. De quoi te plains-tu ?

 

    Tu es un danger pour nous, hommes libres. Tu es un danger à l’égal des tyrans, des maîtres que tu te donnes, que tu nommes, que tu soutiens, que tu nourris, que tu protèges de tes baïonnettes, que tu défends de ta force de brute, que tu exaltes de ton ignorance, que tu légalises par tes bulletins de vote, – et que tu nous imposes par ton imbécillité.

 

    C’est bien toi le Souverain, que l’on flagorne et que l’on dupe. Les discours t’encensent. Les affiches te raccrochent ; tu aimes les âneries et les courtisaneries…

 

    Si des langues intéressées pourlèchent ta fiente royale, ô Souverain ! Si des candidats affamés de commandements et bourrés de platitudes, brossent l’échine et la croupe de ton autocratie de papier ; Si tu te grises de l’encens et des promesses que te déversent ceux qui t’ont toujours trahi, te trompent et te vendront demain : c’est que toi-même tu leur ressembles. C’est que tu ne vaux pas mieux que la horde de tes faméliques adulateurs. C’est que n’ayant pu t’élever à la conscience de ton individualité et de ton indépendance, tu es incapable de t’affranchir par toi-même. Tu ne veux, donc tu ne peux être libre.

 

    Allons, vote bien ! Aies confiance en tes mandataires, crois en tes élus.

 

    Mais cesse de te plaindre. Les jougs que tu subis, c’est toi-même qui te les imposes. Les crimes dont tu souffres, c’est toi qui les commets. C’est toi le maître, c’est toi le criminel, et, ironie, c’est toi l’esclave, c’est toi la victime.

 

    Nous autres, las de l’oppression des maîtres que tu nous donnes, las de supporter leur arrogance, las de supporter ta passivité, nous venons t’appeler à la réflexion, à l’action.

 

    Allons, un bon mouvement : quitte l’habit étroit de la législation, lave ton corps rudement, afin que crèvent les parasites et la vermine qui te dévorent. Alors seulement du pourras vivre pleinement.

    Le criminel, c’est l’électeur ! »

 

Albert Libertad  (1er Mars 1906)

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