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Editôt ou éditard (28)…

On voit des analyses fleurir dans nos quotidiens sur des sujets passionnants comme « La France n’aime-t-elle pas ses entreprises ? » ou « Arrêtons d’accabler nos entrepreneurs » dans Le Monde par exemple. Ce qui est étonnant, pour ne pas dire surprenant, est que tous ces articles bien pensés vont dans le sens du politiquement correct en vogue en ce moment. « Le Monde » aurait-il perdu sa capacité à réfléchir en toute indépendance ? Oui, depuis longtemps…

 

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Il n’y a pas de jour qui ne vante les mérites des patrons et des entreprises, de leurs difficultés à gérer leur vie quotidienne et leur développement dans ce monde sauvage où la pitié n’existe pas. Il est vrai que la création d’une entreprise est une prise de risque autrement plus importante de d’aller faire ses huit heures de sommeil dans les postes inutiles des administrations et des grosses entreprises. Pourquoi dis-je sommeil alors que le respect du temps de travail de mes congénères devrait me l’interdire ? Parce qu’en France, quand nous choisissons de vendre notre temps dans des fonctions salariales, nous refusons, de fait, le risque d’entreprendre ; mais non seulement nous le refusons mais nous exigeons un certain niveau de sécurité de nos emplois en sus. C’est le rejet du risque de l’entreprenariat mais aussi celui de la « mobilité », physique et intellectuelle, qui voudrait que nos postes de travail puissent évoluer en fonction du temps mais aussi des conditions économiques dans lesquelles se débattent les sociétés qui nous paient. Il est vrai aussi que la productivité des employés français est parmi les meilleures, et, que le mot sommeil pourrait en faire douter, mais c’est sur le fonds qu’il faut juger des choses et pas sur leurs apparences, aussi laides ou belles soient-elles. L’absence de risque génère une tranquillité que les chefs d’entreprise ne souhaitent pas, mais est-ce pour autant une raison d’en attendre des résultats pécuniaires au-delà des normes voire colossales. S’il est vrai que 20 % seulement des startups réussissent leur pari, est-il pour le coup obligatoire que ceux qui passent le cap de la réussite produisent des millions voire des milliards de profits pour leurs ayants droits ? La société matérialiste, que nous avons créée et que nous essayons de pérenniser pour l’éternité, exige de nous que nous valorisions tout, même l’être humain. Tout doit avoir une contrepartie en monnaie sonnante et trébuchante. On ne fait plus « bien » son travail par conscience professionnelle mais parce que nous sommes payés pour le faire comme on nous le demande. Cette valorisation marchande du temps fait que chacun évalue sa présence au bureau ou à l’usine comme la source de ses revenus alors que ce n’est pas cela du tout. On ne vend pas notre temps à nos patrons, on les aide à produire des biens ou des services dont la vente pourvoira à la survie de l’entreprise, à son développement, à la conservation de nos emplois, à notre rémunération et à la distribution de profits à ceux qui ont pris le risque d’investir dans cette même société.

Le concept de risque est réel pour ces startups, mais il est aussi réel pour leurs salariés qui, eux, ne souhaitent pas en prendre mais qui sont bien obligés d’aller pointer au chômage en cas de défaillance du projet. Bien entendu, le jeune entrepreneur ou devrais-je dire l’entrepreneur débutant, ne se paie pas autant qu’il le mériterait, il n’encaisse pas de dividendes et réinvestit tout ses profits dans son entreprise, mais c’est son entreprise et c’est ce qu’il souhaite faire. Pourquoi doit-on valoriser cet espoir à des fortunes, pourquoi cette prise de risque doit-elle éviter de participer à l’effort commun de la société dans son entier alors qu’ils en tirent leur soutien et leurs profits ? Qu’est-ce qui peut faire penser à ces « pigeons » que leur sacrifice volontaire vaut plus que le sacrifice involontaire de leurs employés et de leurs égaux ? Ce qui me semble le plus intéressant et symptomatique est que, dans notre civilisation consumériste à outrance, personne ne souhaite assumer ses propres responsabilités, le jeune « startupiste » comme les autres. Nos intérêts personnels nous obligent à changer toutes les opportunités possibles en bienfaits financiers, que l’opportunité en question soit une défiscalisation ou plutôt une dérogation fiscale, une amitié particulière ouvrant sur des avantages ou des prébendes, etc. Mais ne aucun cas, nous ne désirons porter sur nos épaules fragiles le poids de nos responsabilités, de celles de nos choix de vie, de travail, de tout ce qui demande des décisions de notre part entre plusieurs possibilités.

 

Alors, moi, qui ne suis ni de droite ni de gauche mais du dessus, je n’aime pas ces pigeons qui ne sont finalement que des vautours qui souhaitent se nourrir des restes de notre république moribonde sans l’aider dans sa survivance et dans le partage que cela demande à tous ses membres. C’est justement de cela dont il s’agit, du partage, de la juste répartition des risques et de leurs fruits entre tous les intervenants. Bien entendu, je ne parle pas ici du partage collectiviste ou bolchévique qui nous a montré ses limites ô combien ténues. Je discute du fait qu’une usine ne peut se passer de personne, pas plus du président de conseil d’administration que du « technicien de surface » sans qui le bureau ou l’usine serait impraticable de saleté et de désordre. Il est donc question du vrai partage du travail et de la reconnaissance qu’il implique pour tout ceux qui le fournissent. Bien sur, un président sera plus payé que ses subalternes mais est-il admissible que son salaire soit plusieurs dizaines voire centaines de fois celui de son salarié le moins rémunéré ? Alors que leurs postes sont aussi indispensables l’un que l’autre, cette injustice provient de cette valorisation du temps que durent leurs journées respectives. L’heure de labeur d’un président vaut, dans l’esprit de ces dirigeants, diantrement plus que celle de son subalterne. Ceci est faux lorsque l’écart est trop grand car il en perd sa propre justification.

 

Par ailleurs, on ne choisit pas son métier pour sa rémunération mais en fonction de ses goûts, de ses compétences, de ses connaissances et c’est la joie de leur utilisation que procure un emploi, pas seulement de l’argent. Vous allez me traiter de naïf, je le sens. Peut-être le suis-je, mais je peux vous garantir une chose, c’est que, de toute ma vie, je n’ai jamais accepté d’accomplir un travail sans que celui-ci ne m’apporte toutes les satisfactions affectives, morales et intellectuelles que j’en attendais. En plus, j’en tirais et j’en tire toujours, ne serait-ce qu’en écrivant cet article, le plaisir d’utiliser très justement toutes ces capacités qui sont miennes et qui m’ont rendu et me rendent encore fier des résultats de mes efforts, en toute humilité bien entendu.

 

Alors, quand je lis la prose du collectif composé de Philippe Briand, Jean-Michel Fourgous, Catherine Vautrin et Laure de la Raudière, de l’article « Arrêtons d’accabler nos entrepreneurs ! » du Monde du 19 octobre, je me dis qu’on ne doit pas parler la même langue, eux et moi, bien qu’étant tous Français. Il est regrettable qu’après 10 ans de gestion du pays, ils prennent tout à coup conscience, sous la pression des impôts, qu’il y a un fossé terrifiant entre les hauts-fonctionnaires et énarques, qui dirigent notre pays depuis trop longtemps, et les réalités de la vraie vie économique. Il n’y a guère que ceux qui ne veulent voir qui rivalisent avec les aveugles et ils sont de cette envergure. Ils ont refusé d’admettre ce que beaucoup affirment depuis fort longtemps et se sont entêtés à faire comme il leur était aisé de faire, entre eux, entre amis, entre gens de bonne compagnie et de même promotion. Ce qui m’étonne le plus, c’est le sans-gêne avec lequel ils chantent les mérites des multimilliardaires en profit net du CAC 40 et la hargne qui animent leurs imprécations contre un gouvernement qui ne fait qu’essayer de partager les efforts de chacun. Cet aveuglement, peut-être typiquement français, ne les honore pas, et ce n’est pas parce qu’ils répètent sans cesse leurs propos assommants et égoïstes qu’ils deviendront des vérités.

 

Alors que votre think tank GEEA (Génération Entreprise – Entrepreneurs Associés) veuillent user de pédagogie, c’est très bien, mais qui allez-vous former à vos théories si intéressantes, d’autres énarques et hauts-fonctionnaires ? Inutile de perdre votre temps, de nombreuses personnes, armées de toutes les qualités requises sont d’ores et déjà capables de prendre vos places. Leur formation a été la meilleure possible car c’est aux réalités de la vie quotidienne, face aux dangers qui vous sont épargnés dans vos hautes sphères aussi dorées qu’inutiles, qu’ils ont appris qu’une entreprise ce n’est pas un fumeur de cigare milliardaire d’un côté et des misérables travailleurs, qui courent après une compétitivité qu’ils sont les seuls à payer, de l’autre.

 

Essayez plutôt d’imaginer votre prochain sink tank, cela meublera les moments nombreux où vous ne regardez le monde qu’au travers du prisme de vos avantages.

 

A bon entendeur, devenez sourd…

 

Haroun.

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