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O tempora o mores !

Cette expression latine signifie, selon mon vieux professeur de latin, ô temps ô mœurs. Elle contient en filigrane une critique acerbe des mœurs qui avaient cours à l’époque où cette célèbre citation fût énoncée par son auteur, Cicéron dans les Catilinaires. Indubitablement celui-ci faisait porter la responsabilité des comportements dépravés de la société qui l’entourait à l’égrainement, au passage du temps… Le temps, ou l’évolution, avait changé les postures de ses contemporains. A chaque époque ses mœurs…

 

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Comme vous pouvez vous en douter, je ne suis pas entièrement en accord avec cette conception subjective et négative du temps. Le temps n’a pas de genre, de style ou de méthode, il est d’une neutralité stupéfiante. Le temps est neutre car il touche tout et tous de la même façon, les montres des pauvres ne tournent pas moins vite que celles des riches et une minute de pierre est égale à une minute de chien ou de fourmi. C’est notre positionnement propre qui détermine l’impact du temps sur nous. Autrement dit, le temps ne crée pas l’évolution ni le sens qu’elle peut prendre. Nous utilisons le temps de façon à ce que l’évolution aille dans telle ou telle autre direction, bien souvent sans y avoir réfléchi.

 

Je réinvente l’eau tiède en parlant de la relativité des choses et donc aussi de celle du temps. L’exemple, vieux comme le monde, de la minute trop courte d’un moment de bonheur et de la minute éternelle du doigt coincé dans une porte est là pour nous la rappeler, quoique cet exemple n’est pas aussi vieux qu’on le dit car il eut déjà fallu que les portes existassent. Cette relativité, de nos jours, n’existe plus. Nous avons le même temps pour tous et notre subjectivité personnelle par rapport à lui a été jetée aux orties. Pourquoi ? C’est simple, parce que personne n’a plus « le temps ». Tout le monde travaille ou œuvre dans l’urgence sans prendre « son » temps, le temps nécessaire à une réflexion qui, si elle n’est pas approfondie devrait au moins se donner la peine d’exister. On ne réfléchit plus comme nous devrions le faire avant toute action, quelle qu’elle soit, car toute action porte en son sein des conséquences prévisibles et imprévisibles. Pour pallier à cela les hommes, en particulier les banquiers et hommes d’affaires, ont imaginé combler le fossé généré par les risques encourus en vertu de l’absence de préparation par des assurances, des garanties.

 

Je vois que vous ne suivez plus… Du courage, c’est très clair. Si les automobilistes respectaient à la fois le code de la route mais aussi et surtout les règles de base de la politesse, de la courtoisie ainsi que leurs congénères, aurions-nous des accidents ? Bien sur nous aurions toujours des heurts entre automobilistes mais leur nombre et leurs conséquences en seraient tellement différents et moins dramatiques. Les abus d’alcool, de drogue, de vitesse, d’orgueil, d’irrespect des autres sont les faits générateurs des drames qui garnissent nos écrans et nos journaux. Ces faits en question donnent à nos journalistes des raisons de parler ou d’écrire qui absorbent leur temps et les privent de parler ou d’écrire sur des thèmes autrement plus intéressants et touchant plus profondément la société que nous formons. Les journalistes n’ont plus le temps de s’occuper de choses qui en valent le prix, ils sont accaparés par les faits divers qui ne touchent en réalité que les personnes directement impliquées et nos larmes de crocodiles sont vite oubliées dès que la séquence passe sur la plus grande omelette de France en oubliant les morts du reportage précédent. Les assurances, finalement, nous déculpabilisent de nos comportements excessifs et nous permettent de couvrir par de l’argent nos bévues substantiellement humaines et stupides car irréfléchies.

 

Mais où diable veut-il en venir ? C’est la question que vous vous posez, sacré lecteur, chère maman… mon unique lectrice. Le but de cette diatribe enflammée, pas tant que ça, contre l’absence de temps, que chacun jette à la face de ses frères humains, n’est autre que d’attirer votre attention sur le fait que le temps n’est pas de l’argent, il n’est pas autre chose que de la vie. Le temps c’est de la vie et uniquement de la vie. De plus, c’est de la vôtre dont je parle, votre vie à vous et à vous seul (e).

 

Quand nous affirmons ne pas avoir de temps nous nions notre propre vie, nous nous privons de l’existence morale et spirituelle dont nous avons besoin pour accéder au bonheur, si tant est qu’il existe. Nous admettons dépenser nos vies à des actes automatisés qui nous font passer du lever au coucher par des étapes que nous ne maîtrisons que très partiellement, trop partiellement. Le sens de nos vies provient de  notre consommation, de notre utilisation, de notre jouissance de « notre » temps. Il ne vient pas des joies et des peines créées par des gestes dont nous ne sommes pas responsables parce qu’ils nous sont imposés par nos comportements sociaux et bien entendu politiquement corrects. Que ces gestes soient ceux de notre journée de labeur ou ceux de nos obligations vis-à-vis de nos compagnons de route, de nos enfants, de nos relations et amis, les souhaitons-nous vraiment ? Là est la question.

 

Le temps est trop important pour nos vies pour le laisser entre les mains de quidams qui ne souhaitent rien d’autre que nos comportements pavloviens.

Donnons-nous le temps de penser, donnons-nous le temps d’exister.

 

C’est de ça que meurent les sociétés dites libres.

 

Haroun.

5 Commentaires

  1. Alexis Répondre

    « Ceux qui disent que le temps c’est d’l’argent sont dans l’erreur; si on met les zéros d’côté, pas les heures. »
    Oxmo Puccino.

    1. Point de Vue Incorrect Répondre

      On est, à la fois, heureusement et malheureusement, d’accord. Le temps ce n’est ni de l’argent ni rien d’autre, ce n’est que de la vie et c’est très bien comme ça.

      Merci de votre commentaire.

      Haroun.

  2. Jr Boulanger Répondre

    O tempora o mores ! Ici, lorsqu’on parle du temps, on ne parle pas de l’éternité et moins encore de l’instant, mais d’une époque, d’un moment donné de l’histoire. L’être humain est un animal politique (au sens social du terme) et historique (au sens spatio-temporel).
    Non ! du tout qu’une minute pour une girafe, ou quelque autre animal, n’a strictement aucun sens pour un être humain et vice-versa. L’être humain évolue dans une société qui, elle-même, évolue dans son organisation. On ne naît pas dans le désert (ex nihilo), mais dans une civilisation et à une époque (tel siècle) déjà là : sa langue, ses institutions ses mœurs et ses lois !!! Après il appartient à chacun d’y participer/s’adapter selon ses moyens physiologiques, psychologiques physiques, cérébraux, intellectuels, manuels, etc. Certes, l’être humain est un animal, mais pas seulement !!!
    Se donner le temps de penser [à une autre façon d’organiser la société contemporaine (temporelle)], ça s’appelle la politique en système démocratique. Nos choix, certes ne sont pas libres absolument, pas plus que la liberté absolue n’ait un quelconque sens : toute forme de liberté implique un sens des responsabilités à son propre égard (déjà) et à celui d’autrui. Peut-être que c’est là, trop souvent, que nous faillons. « L’enfer (sic), ce sont les autres », pas toujours ! 
    « C’est de ça que meurent les sociétés dites libres » eh non ! La nostalgie d’un éden n’est plus ce qu’il était. Le chemin de la liberté de tout un chacun en société est une conquête qui passe nécessairement par des (r)évolutions : les révolutions sont souvent marquées, à court terme par une réaction. Et, pour en conclure (momentanément) : « On peut toujours faire quelque chose de ce qu’on a fait de nous. » (JP Sartre), mais, et surtout « Chaque homme doit inventer son chemin » (id.) au moment même où il vit et dans la société dans laquelle il évolue : ça, c’est la liberté !

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